Pentecôte

Jordane Prestrot, "Ardèche" (2000)
 
Retour des voisins dans leur jardin. Enfants jouant. Cris. Pas lourds. Non, non, non, on ne court pas sur les câilloux (sic). L'accent tonique, l'Alsace, mais oui.
 
Ce sont des galets roulés, bêtement installés en bordure de leur piscine hideuse et de la petite maison qu'ils ont construite à l'arrière : une petite maison pour profiter, le printemps venu, d'une terrasse exposée sud ; une petite maison pour substituer un vis-à-vis pénible à la vue que nous avions jusqu’alors sur les Vosges...
 
Les câilloux, quand les gamins courent dessus, ils doivent se répandre sur le gazon — que le voisin tond environ tous les trois jours, si possible en slip de bain noir, avant d'aller vider son sac, derrière, en bord de ruisseau. Avant, il le vidait discrètement chez nous, dans la partie du terrain que nous avons laissée à l'état de sous-bois. J'ai été obligé d'avoir avec lui une petite explication… J’ai attendu de pouvoir le prendre la main dans le sac — enfin plutôt le sac à bout de bras tendus, bien au-dessus de la limite, le corps en équilibre, tel un plongeur dans son slip... Je me souviens bien de sa position car il s’est figé comme un héron, en me voyant débouler au pas de course avec mon air grognon. Il a dit qu’il ne savait pas que c’était chez moi. Je lui ai dit qu’il se foutait de ma tronche. Et je lui ai montré pour preuve, l’olivier mort qu’il avait replanté là, comme pour bien marquer où commençait son territoire... Il a fini par s’excuser. J’ai cru qu’il avait peur que je le frappe. J’ai imaginé son enfance, j’ai pensé à mon père. Et puis je lui ai demandé de ramasser toute sa merde et on s’est quittés là. Je crois que depuis il a un peu peur de moi. 
 
C'est un coiffeur, à Bâle. C'est peut-être de là que vient sa passion pour le gazon bien ras. Ou du fait qu'il soit chauve. Je ne sais pas. En tout cas, il a l'air de détester tailler sa partie de la haie mitoyenne. Du coup, on se tape par au-dessus des écarts de hauteur façon créneaux de châteaux-forts ; et dans la largeur, la haie gonfle de son côté et laisse filtrer dans les ajours, la silhouette de son ventre de travailleur frontalier — qui aurait comme un faible pour le cassoulet.
 
Quand je passe dans la rue et qu'il se trouve là devant sa maison, à regarder ses lilas qui ne poussent pas ou à faire abattre un cerisier magnifique, il se penche en avant et me salue d'un geste de main appuyé et ridicule — comme tout droit sorti d'une pub des années 80. Je ne sais pas ce que ça veut dire, on dirait qu’il polishe une voiture. Dans ma tête, ça fait chaque fois comme un jingle, un court solo de saxo. C’est la famille Ricorée d’ordinaire, mais dans la rue, c’est la fraîcheur Mentos. J'arrive très bien à l'imiter, son salut, bien déhanché, bien hypocrite, les yeux plissés. Pas devant lui bien sûr, mais à la maison, quand on a décidé d'en rire. Devant lui, je réponds mollement et sans trop sourire. Mon pauvre voisin, il fait comme si on était amis. Il fait comme si c'était un chic type. C’est sans doute sa manière à lui de gérer les conflits... 
 
J’ai appris qu’il venait de remettre sa maison en vente. Il a le sens du timing. La dernière fois qu'il a fait ça, c'était en pleine crise de 2008… Je garde quand même l'espoir qu'il parvienne à aller s'épanouir bien loin de ma réalité immédiate. Mais je le regretterai peut-être si jamais le voisin suivant a un gros chien désobéissant — plus deux ou trois adolescents. J'aurais pas trop envie de voir mes chats se faire courser par un molosse, encore moins si c'est au son d'une radio à fond branchée sur Skyrock…
 
Alors je me dis : je suis quand même un peu devenu un vieux con, à trouver aussi détestable le moindre humain qui s'agite dans la périphérie de mon pavillon. C'est vrai, au juste, les voisins ont tout autant le droit de mener leurs vies d'imbéciles — qu'en ont le droit les arbres qu'ils abattent, les mouches qu'ils écrasent, les pâquerettes, les pissenlits, et les moustiques qui les piquent. On est toujours, quelque part, pour quelqu'un, un nuisible. J'espère alors qu'ils se plaignent un peu eux aussi de mes propres comportements, de mes fantaisies, des herbes sauvages que je laisse croître, des cacas de chats — et des feuilles mortes du chêne qui tombent dans leur piscine. Mais pour être vraiment à la hauteur, il faudrait que je beugle dans mon jardin, que j'y lise à voix haute L'Hypostase des Archontes, que j'y fasse le serpent et le fruit défendu, Adam et Ève — voire même un peu Caïn.

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