Mordre

"Nelson et moi" (1990-1991)




L'institutrice avait donné un moyen mnémotechnique pour savoir distinguer dans une phrase, l'infinitif du participe passé d'un verbe du premier groupe. Il suffisait de le remplacer par "prendre". Mais comme à l’époque, j'aimais déjà faire mon original, j'ai vite cherché un autre verbe du troisième groupe à choisir à la place. Il fallut toutefois me décider vite, pour ne pas perdre le fil de la leçon en cours… J'ai trouvé "mordre”. Je l'ai gardé jusqu'à ce jour encore. J'ai mangé, j'ai mordu ; je me suis fait manger, je me suis fait mordre.
 
Je ne me suis pas fait souvent mordre : le bout du doigt, une fois, par un lapin du clapier de mon arrière-grand-mère — c'était de ma faute, je pensais qu'il allait me faire un bisou à travers la grille pour me remercier de lui avoir d'abord donné des brindilles à grignoter… Je revois encore mon index qui pissait le sang. J'avais surtout ressenti de la honte — mais moins d'avoir fait quelque-chose d'imbécile que d'avoir été attaqué, rejeté en un sens, par un petit animal mignon et innocent… J'ai voulu cacher ma blessure, en serrant le poing, à mon retour dans la cuisine de la ferme. Ça saignait trop fort. Ça s’est remarqué. Je n’ai pas souvenir d’avoir été grondé.

Chez mon arrière-grand-mère, c'était plein d'aventures de ce genre, entre deux bolées de cidre et une part de pithiviers ; c'était un autre monde, surgi du passé pour le garçonnet de la ville que j'étais. Je me souviens qu'il avait fallu insister longtemps avant qu'elle accepte de se faire installer les toilettes. Elle trouvait ça inutile, voire même un peu débile. C’était plus simple d’aller jusqu’à l’écurie... Elle était d'un caractère bien trempé, la Marie-Louise. Quand elle avait une opinion en tête, jamais elle n’en démordait. On raconte qu'une voisine prétentieuse était venue lui chercher querelle alors qu'elle préparait la bouillie des cochons. Je ne sais plus à quel sujet. Marie-Louise lui aurait collé une claque, sans crier gare, avec sa main toute dégoulinante et sale… La voisine est repartie, vaincue et humiliée... Pour les toilettes, Marie-Louis avait toutefois fini par céder. On les trouvait derrière un simple rideau, entre la cuisine et la salle à manger. Quand j'y allais, c'était comme si je faisais pipi au milieu des adultes et de leurs conversations. Et j’étais vraiment content de ne jamais avoir eu besoin d’y faire caca.

Les lapins, Marie-Louise en a eu marre. Un dimanche, quand on est arrivés, ils étaient tous éventrés, dans la cuisine, prêts à être vendus à un grossiste en boucherie. Elle n'en a plus jamais repris. Elle était veuve et sans doute fatiguée. Elle avait passé les quatre-vingts ans, ce qui pour moi paraissait une éternité. Elle a gardé les poules, par contre. Je me suis fait manger par les aoûtats, dans son poulailler, un ou deux ans plus tard. Je n'arrêtais pas de me gratter le dos, en attendant de rentrer à la maison et que ma mère constate l'ampleur des dégâts, une fois que je fus nu dans la baignoire…

Marie-Louise est morte chez elle. Mon grand-père l'a ramassée un matin, en chemise de nuit, tombée à côté de son lit. C'est la première mort dont je me souvienne. Mon grand-père m'a demandé ce que je voulais dans la maison. Je voulais juste ce chien en plâtre, assez moche, qui trônait au dessus d'un buffet dans une pièce remplie de bordel, attenante au salon. C'était un autre animal que j'allais voir, chez Marie-Louise, pour combler l'ennui. Ça ressemblait à une sorte de berger allemand ou de bas-rouge, avec des oreilles dans un style Anubis. Si j'avais exprimé mon désir de l'avoir, Marie-Louise me l'aurait donné de son vivant. Ce n'était un trésor qu'à mes yeux. Mon grand-père m’a d'ailleurs fait part de sa surprise quand j'ai fait ma demande. Il pensait que c'était une simple babiole ; il l'aurait jeté à la benne, si je n'avais rien dit.

Je l'ai toujours, ce chien, perché sur l'un des placards supérieurs de ma cuisine. Depuis longtemps, je me dis qu'il faudrait que je le signe, que j'en fasse un ready-made… Il est chargé d'enfance et de souvenirs. C'est tout ce qu'il me reste de Marie-Louise. Et ça m'a fait de la peine que mon grand-père vende la ferme. Ça m'a même mis en colère. J'avais promis à Marie-Louise d'y monter mon futur cabinet vétérinaire. L'idée lui plaisait. Elle en était même assez fière. J'ai souvent eu l'impression que chez les Prestrot, c'était la seule qui me préférait à ma sœur. Mais peut-être juste parce que j'étais un garçon — ou parce qu'elle avait pris l'habitude de préférer son fils à sa fille, mon père à ses cousines…

Elle a toujours respecté et même admiré mes talents artistiques, en tout cas. Elle avait mis sous verre le dessin de chat que j'avais fait à l'école primaire, dans le coin lecture, au fond de la classe. Il était posé bien en évidence, au-dessus de la télé, dans la salle à manger. C'est pour elle que plus tard, j'ai transigé pour la première fois avec mon art. Je lui ai fait un dessin pour son anniversaire. Je l'y ai représentée mince, à dessein, pour ne pas la vexer. Je l'ai "mal dessinée" exprès. Car elle était drôlement trapue, à mes yeux, la Marie-Louise, en vrai…

Donc voilà, je me suis fait mordre par un lapin — et je ne suis jamais devenu vétérinaire.

Je me suis fait mordre par des chats sinon, mais jamais fort, toujours en jouant, et une autre fois, pareillement, par un perroquet à travers les barreaux de sa cage, dans un magasin Truffaut. Rien de bien méchant.

Mordu, je l'ai fait, en revanche. J'ai mordu Nelson à la joue, de toutes mes forces. Il en a pleuré. C'était chez moi, j'ai serré les dents peut-être une minute entière, avant que n'arrive ma mère alarmée par ses cris de détresse. Il en a gardé une trace, quelque temps après : l'arc de cercle de mes incisives et de mes prémolaires, à l'angle de son nez. Je l'avais mordu parce qu'il avait détaché un pan de la ceinture d'or d'une de mes figurines chevaliers du zodiaque. Je l'avais mordu parce qu'il tenait joyeusement entre ses gros doigts, la fine tige métallique, tout juste sortie de la charnière de l'armure. J'avais cru qu'il l'avait cassée. Mais en fait, on pouvait facilement la remettre ; il voulait juste me montrer comment cela marchait.

Elle m'a fait la leçon, sa mère, quand je l'ai croisée plus tard, dans les allées de cette résidence de nouveaux riches du Chesnay où mes parents habitaient. Elle m'a demandé si j'étais un chien, parce que seuls les chiens mordent comme ça. J'avais bien du mal à me justifier. Je n'étais pas un chien, non — sauf en astrologie chinoise...

C'était une famille de Portugais. Ils vivaient au rez-de-chaussée, dans un appartement tout petit de l'immeuble voisin du mien. C'était des pauvres, je n'ai jamais su pourquoi ils logeaient dans ce genre d'endroit. Le père de Nelson devait peser au moins cent vingt kilos. Il passait trois heures à table, le dimanche midi. Si je me faisais inviter ce jour-là, c'était vite un calvaire. Les enfants n'avaient pas le droit de sortir de table avant le père. Et moi, en plus, j'étais difficile concernant la nourriture. La mère de Nelson cuisinait très gras. Et sur le plan de l'hygiène, j'étais méfiant comme un parfait petit-bourgeois. Ils ont déménagé dans une HLM un peu plus tard. Ça devait être un mercredi midi quand j'ai mangé là-bas avec Nelson et sa mère, dans la cuisine. Elle avait préparé des steaks hachés. Ils étaient couverts de sel fin, encore crus, dans une assiette, lorsqu'on est venus s'installer. Nelson a léché son doigt pour en récolter les grains. Il l’a fait plusieurs fois, devant moi. Il adorait le sel. Il adorait manger. Et la viande était bientôt toute enduite de sa salive. Ça m'a dégoûté. Même après la cuisson, je n'ai mangé que le tour de mon steak ; j'avais peur d'une contamination… Ça l'a sans doute un peu vexée, la mère. Je ne sais plus si c'était avant l'épisode de la morsure ou après.

Je n'ai jamais revu Nelson, après qu'on eut déménagé à Plaisir. Je ne me souviens pas de son nom de famille — et quand bien même, je pense qu'il s'agissait d'un nom portugais très répandu. Il y a sûrement des millions de Nelson Rodrigues et de Nelson Silva sur Facebook… Il me reste deux-trois photos de lui. Sur la première, il est blafard devant la baie vitrée, ébloui par le soleil — si peu à son avantage que ma sœur en ricanait. Sur la deuxième, je pose avec lui et mon nez couvert d'une grosse croûte de sang — je raconterai cette histoire une autre fois, elle est assez signifiante. Derrière nous, on peut voir ma collection de jouets et de bibelots super moches ; j'avais demandé à ma mère qui prenait la photo, de bien tous les inclure dans le cadre. Il y aurait sûrement eu le chien de Marie-Louise au milieu, si elle avait déjà été morte….

Mordre, c'est vrai, c’est pour les chiens. Le berger allemand que j'ai eu pendant mon adolescence, il a bien mordu ce garçon en doudoune bleu marine qui courait vers nous, dans la rue… Il l’avait sans doute pris pour un agresseur ; ses habits ressemblaient un peu à ceux d'un homme d'attaque, d’ailleurs. Je n'ai pas vu le drame venir, je n'ai pas retenu la laisse. Le garçon devait avoir douze ans, ou treize ; je devais en avoir quinze ou seize. Il m'a regardé d'un air terrorisé. J'avais peur aussi. Le chien est resté magnifiquement accroché à son bras droit. J'ai réussi à le faire lâcher, mais après un temps qui me semble encore aujourd'hui, interminable… Je me suis confondu en excuses, je lui ai demandé si ça allait. Le garçon se retenait de pleurer. Il voulait faire le brave. J'ai voulu agir de manière responsable. J'ai proposé de l'emmener chez moi pour prévenir ses parents et lui donner les premiers soins. Mais mon chien demeurait agressif. Le garçon a dit non. Le chien a voulu le mordre à nouveau. J'ai su le tenir cette fois-ci, mais le garçon a pris la fuite aussitôt.

Il doit encore bien s'en souvenir. Il en a même probablement gardé un traumatisme. J'ai souvent imaginé ce qu'il s'était passé, lorsqu'il est rentré chez lui. Il a peut-être essayé de cacher sa morsure comme si c'était celle d'un vulgaire lapin. Mais peut-être que les crocs de mon chien avaient percé la manche de son manteau. Sa mère l'aurait alors découvert, l'aurait engueulé de prendre si peu soin de ses affaires… Alors il se serait mis à pleurer puis il aurait montré son hématome. Moi, pendant ce temps, impuni, inconnu, introuvable, je devais être en train de dîner tranquillement à la maison.

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