Se méfier de la défiance

Jordane Prestrot, "Le Confinement, image n°21" (2020)
 

Au début de la pandémie de Covid-19, le gouvernement a prétendu que le masque était inutile, voire contre-productif. Donc soit le gouvernement s'est trompé, soit il a menti. Compte-tenu du faible stock de masques en France à cette époque et de la pénurie à craindre dans les services hospitaliers et chez les médecins, il semble raisonnable de supposer que le gouvernement a plutôt menti.

Mais pourquoi aurait-il préféré mentir plutôt que dire la vérité ? Il n'a sûrement pas menti dans le but que les Français, induits en erreur, attrapent plus facilement et plus massivement la Covid ; non, il n'a pas pu mentir par pure méchanceté. Alors peut-être a-t-il menti pour limiter les accusations de laxisme concernant sa préparation à cette crise sanitaire inévitable — tout comme, au passage, on avait à l’inverse accusé dix ans plus tôt, Roselyne Bachelot d’avoir multiplié les dépenses inutiles durant la pandémie de grippe H1N1. Le gouvernement aurait alors menti pour ne pas être pris en faute. Mais s’il savait dès le début que le masque était réellement utile, il savait alors ne pas pouvoir longtemps masquer cette faute, justement. Je pense donc plutôt que si le gouvernement a menti c'est parce qu'il a considéré que dire la vérité aurait provoqué une ruée sur le peu de masques disponibles, privant ainsi les soignants de la première ligne de cet accessoire indispensable. Je pense que le gouvernement a considéré que nous citoyens ne serions pas assez responsables pour agir correctement en connaissant la vérité. Certes, c'est un peu vexant, c'est assez désagréable et cela soulève des questions sur le bon fonctionnement de notre démocratie, mais je pense toutefois que le gouvernement a pris la bonne décision. Car quand bien même seulement dix pour cent de nos concitoyens auraient choisi de se comporter comme des gros cons égoïstes (c'est une estimation basse : rappelez-vous les émeutes dans les supermarchés juste avant le confinement), la vérité aurait sans doute provoqué plus de chaos que le mensonge lui-même.

Ce mensonge n'est cependant pas sans produire des dégâts considérables, notamment un accroissement sensible du sentiment de défiance qu'éprouvent les gens à l'égard du pouvoir, des puissants et de toutes sortes d'autorités scientifiques ou intellectuelles. Hélas, cette défiance légitime ne génère pas à elle seule une contre-pensée structurée, méthodique et rigoureuse. Au contraire, elle génère une certitude d'être dans le clan des honnêtes gens, des victimes, des dindons de la farce. Le défiant en a assez d'être pris pour un imbécile ; cela ne fait pas pour autant mécaniquement de lui quelqu'un d'intelligent. Il ne devient pas une proie moins facile pour d'autres mensonges, ceux de populistes opportunistes plus ou moins fascisants et ceux que le défiant lui-même se raconte, lorsqu'il croit parler avec son cœur — qui est un cœur blessé, blessé surtout dans son orgueil, la plupart du temps. Ainsi obnubilé par l'idée que le pouvoir en place est un ennemi, il s'y oppose de manière systématique et intransigeante, à grand renfort d'arguments bancals, de croyances aveugles et de cultes rendus à diverses personnalités publiques faisant figure de résistants. Or il va de soi que l'incompétence et la malhonnêteté du pouvoir en place, qu'elles soient réelles ou supposées, ne valident pas automatiquement les intuitions les plus fantasques du défiant. Comme l'écrivait Arno Schmidt : “le monde est suffisamment vaste pour qu'on puisse tous y avoir tort”.

Personnellement, j'adorerais que l'on puisse vraiment soigner le cancer avec du bouillon de légumes. J’adorerais que la solution contre la pandémie de Covid-19 soit l’hydroxychloroquine. Ce serait bien arrangeant. C'est ce que je préférerais, mais que je le préférerais n'en fait en rien quelque chose de plus vrai. Le défiant, lui, accorde une confiance complète à ses préférences personnelles, c'est-à-dire ce qui lui paraît intuitivement juste et ce qui consolide ses valeurs, ses repères, ses espoirs et ses opinions. Le citoyen devient défiant parce qu'on lui a menti, mais ce qu'il semble vouloir ensuite, n'est pas la vérité. Ce qu'il veut, c'est s'affirmer, défendre une autre vision du monde, en somme, prendre sa revanche : il se construit un rêve. Le défiant en a marre, il peut avoir raison d'en avoir marre, mais il demeure paresseux et soupçonneux face à l'effort qu'impose l'acquisition de la connaissance. Il reste otage du biais de confirmation. Il ne sélectionne que les sons de cloches qui vont dans son sens. Il entre ainsi trop souvent dans cette forme de crise d'adolescence, cette rébellion maladroite, systématique, qui peine à déboucher sur un projet clair et valide. Les Gilets jaunes étaient à ce titre un magnifique exemple de cette manière immature de réagir. Incapable de construire une pensée rigoureuse, le défiant ne fait pas de politique, il se contente de tout voir sous un prisme moral. Or il considère que sa moralité propre est incontestable. Pour lui, c'est donc simple : il y a le bien et le mal, les bons et les méchants. Aussi pense-t-il sincèrement que si le gouvernement ment, c'est parce qu'il est vil et méprisant — ou soumis aux diktats de puissances privées ou étrangères. Cependant ces déductions reposent surtout sur des ressentis, des généralisations et l'extrapolation abusive de précédents scandales. En découlent toutes sortes de délires complotistes pour combler les brèches de la démonstration : de prétendus grands diables de l'industrie pharmaceutique feraient par exemple pression sur nos gouvernements dociles, se frotteraient les mains en prévoyant les profits de leurs futurs traitements hors de prix, et s'amuseraient de l'obéissance de la populace en panique — insérez ici le ricanement démoniaque de l'initié de l’élite satanique mondialiste. Pourtant, même en acceptant de supposer que quelques milliardaires et puissants de ce monde aimeraient vraiment se réunir pour effectuer des rites d’adorations au dieu Moloch et des sacrifices d'enfants, je doute qu’ils auraient pu souhaiter l'actuelle paralysie généralisée de l’économie de marché. Non, les géants pétroliers, les géants du tourisme ou encore ceux de l'industrie du spectacle n'auraient jamais accepté de laisser artificiellement grever leurs intérêts au seul profit des géants pharmaceutiques. La théorie du complot tient pourtant bon, alors même que la logique la plus élémentaire suffit à en démontrer les incohérences et les faiblesses.

C'est parce qu'on ne peut pas raisonner une personne en colère. Or plus la colère est grande, plus elle pousse tout un chacun à crier des stupidités — qui fatalement mettent d'autres gens en colère, donc capables à leur tour d'agir stupidement. Je n'ai pas été épargné par ce cercle vicieux ; colère et stupidité aussi, sont des maladies contagieuses. J'avoue qu'en dépit de toute la prudence que je montre avant d'entrer dans un débat, en dépit de ma panoplie de gestes barrière pour éviter les polémiques inutiles et les conflits superflus, j'ai lu tant d'âneries balancées avec morgue, tant de bons mots pris pour des réflexions de bon sens, tant de professions de foi d'esprits libres et rebelles prêts à risquer la vie de tous nos aînés en répandant au plus vite la "grippette", qu'il m'a été souvent difficile de ne pas réagir, en pure perte — motivé par la colère. Je me suis bêtement pris la tête avec des proches ou de parfaits inconnus sur Internet. L'incompréhension et l'arrogance à laquelle je me suis trouvé confronté me semblaient si injustes que j'ai moi-même souvent beaucoup perdu de ma rigueur intellectuelle. J'ai voulu gagner des débats que je savais stériles. J'ai été de mauvaise foi. J'y ai trouvé prétexte à régler d'anciens griefs, à verbaliser des jugements de valeurs déplacés. J'ai tendu des pièges malhonnêtes. Je n'ai convaincu personne, je me suis juste énervé tout seul. Je me suis rendu compte que je ne savais pas non plus de quoi je parlais, que je répétais juste ce qui était officiel : ce que le gouvernement disait. J'ai relayé tel article de Libération expliquant l'inefficacité du masque en tissu. Je préférais pourtant qu'il soit efficace, mais j'appliquais ma méthode habituelle : ne pas prendre parti sans preuve. L'avenir a finalement donné raison à mes contradicteurs, quand bien même leur positionnement d'alors ne reposait que sur des présupposés spécieux, et se déployait avec une désinvolture pleine de bons sentiments : du "c'est forcément mieux que rien", du "au moins, ceux qui cousent des masques font quelque chose" — le clan des gentils qui ne restent pas les bras croisés et n'hésitent pas à prendre le risque de mettre la vie des autres en danger. Si l'avenir leur avait donné tort, j'en suis sûr, ils se seraient dédouanés de leurs responsabilités, ils auraient dit que c'était la faute du gouvernement qui les avait mal informés… Je suis toutefois heureux que l'histoire ait tourné en leur faveur — puisque c'était le scénario préférable. Tant pis si les défenseurs du masque en tissu que j'avais alors en face semblait prendre position comme en tirant à pile ou face. Tant pis si c'était surtout par désir de se montrer héroïque et généreux, de flatter leur ego. Tant pis si c'est par des schémas mentaux de ce genre qu'on fait aussi de très mauvais choix, comme partir la fleur au fusil en Afghanistan ou en Irak. Je me suis mis en colère, j'ai ergoté, j'étais sûr de moi, sûr que mes interlocuteurs étaient stupides, j'ai fait preuve d'un mépris similaire à celui dont j'étais victime. Je suis parti du principe qu'ils ne pouvaient dire que des imbécillités : j’avais cultivé une défiance vis-à-vis des “gentils”…

On est toujours un peu ce qu'on dénonce chez les autres. J'avais besoin de finir ce texte par cette autocritique. Aujourd'hui, j'arrive mieux à me retenir d’intervenir dès que j’entends ou lis quelque chose qui me paraît stupide. Je sais qu’on n’y gagne rien. On ne fait qu’entretenir ce cercle vicieux. Je ne sais rien de la Covid. Je m’abstiens donc de partager mes opinions en matière de virologie. Je serais forcément impertinent. Tout au plus, je pourrais tenir un discours sur le sens symbolique de cette pandémie. Il n’est pas encore temps.

Je comprends toutefois que cette période est pénible, et davantage encore pour les plus précaires d’entre nous. Je comprends que les restrictions ont un impact différent sur la vie, selon qu’on soit pauvre ou riche. La pandémie ne suspend pas la lutte des classes, elle n’en révèle qu’un peu plus la cruelle actualité. Je comprends donc qu’on puisse être en colère. Je comprends qu’on puisse être las. Je comprends qu’on puisse considérer que le risque social est plus grand que le risque sanitaire. Je comprends que les limites données en ce moment aux libertés individuelles peuvent donner le sentiment de n'être plus que des esclaves devant sauver le système économique en lui sacrifiant tous ses plaisirs et loisirs. Je comprends qu'on puisse craindre que le capitalisme cherche à pérenniser cette dérive autoritaire sur le long terme. Une autre sortie de crise doit être possible. Il faut que les moins exténués d'entre nous réfléchissent à des solutions — mais gardent en tête que la défiance seule ne saura jamais constituer une réponse.

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