Siam

Jordane Prestrot, "Siam" (2007-2008)
 

Nous avons jeté le carton d'emballage de notre appareil à raclette-pierrade. Cela faisait des années qu'on l’avait ; je peux dire qu’il a fait partie de notre vie. C'était pourtant un carton particulièrement moche, couvert de photographies de la machine. À force, il s’était abîmé ; Anna avait dû le rafistoler avec du chatterton. Mais jusque là, on ne s’était jamais posé la question de s’en débarrasser : il était pratique d’y ranger l’appareil et les pelles, à l'abri de la poussière, dans le garage, sur une étagère. Alors sans doute que le carton s’était peu à peu imbibé d’odeurs de fromage. Ce serait pourquoi on a retrouvé des crottes de souris à l’intérieur, la dernière fois… On l’a donc vidé et je l’ai déposé dans la rue — comme je le déposais auparavant dans la maison, le long du mur, laissant Siam, notre siamois, libre de s’asseoir dessus, pendant que l’appareil chauffait tranquillement sur la table.

Siam est morte, il y a plus de dix ans à présent. Je ne l'ai pas connue très longtemps, mais je m'y étais attaché très rapidement. C’est pour ça, je pense, que j'ai ressenti une peine étrange, en voyant ce carton sur le trottoir, entre les sacs de tri sélectif, finalement ; et j'ai regretté de ne jamais avoir photographié Siam quand elle se trouvait perchée ainsi, en équilibre précaire sur le couvercle ployant. J'ai voulu faire l'effort de retourner à la maison chercher mon appareil photo pour immortaliser cet adieu. Puis j'ai eu la flemme. J’ai trouvé ça un peu futile. Je me suis dit tant pis. Ce carton n'existera plus que dans nos souvenirs. Et je vais enfin écrire à propos de Siam, grâce à lui.

Quand je suis arrivé en Alsace pour recomposer une famille, ce ne fut pas facile, naturellement, les premiers temps, de me faire accepter par ma belle-fille. Siam, en revanche, m'a tout de suite adopté. Elle s'est prise d'affection pour moi : je suis devenu son préféré. Elle aimait que je sois là, avec elle, la nuit quand je me couchais tard, le jour quand Lucie était à l’école et Anna au travail. Elle aimait se coucher sur mes genoux et me baver sur la cuisse. Elle aimait que je la caresse. Elle savait que je ne la soulèverais jamais comme une peluche, en la tenant par les aisselles. Elle ne semblait pas gênée par la fumée de mes cigarettes.

On dit que les siamois n'ont qu'un seul maître. Peut-être. Anna a pris cela comme un bon signe, même si c'était toutefois un peu contrariant pour elle de se faire détrôner aussi subitement. Elle m'a raconté qu'avant que j'emménage, lorsque je ne faisais encore que des séjours intermittents en Alsace, Siam continuait de dédaigner ses genoux et ceux de sa fille même après mon départ : elle passait ses journées couchée sur des serviettes ou des couvertures qui portaient encore mon odeur. Anna les laissait du coup traîner exprès, sur le canapé et les chaises. C'était vraiment flatteur.

Siam avait une tête de biche et des oreilles comme des cornes de vachette. Elle aimait se cacher sous la couette et y ronronner comme un putain de lave-vaisselle. Je me souviens surtout du cliquetis de ses griffes, toujours sorties, sur le parquet. Je me souviens de son râle rauque, dans la cuisine, chaque fois qu'Anna épluchait des crevettes. C'était une chatte trouvée, errante, dans les rues de Colmar. Elle avait vécu quelque temps là-bas en faisant les poubelles. Une bourgeoise avait dû l'acheter une fortune, s'en lasser, puis l'abandonner… Siam avait gardé de mauvaises habitudes. Elle volait, elle réclamait, elle éventrait les sacs-poubelle, comme un vrai chat de gouttière. Pour autant, c’était le chat le plus propre que j’aie jamais connu. Elle était toujours prête à faire une minutieuse toilette — même lorsqu’elle était perchée sur le carton de l’appareil à raclette.

C’était aussi le chat le plus stupide que j'aie eu. Un jour, je l'ai surprise en train de chier dans les rosiers. Elle est partie en courant se réfugier à l'étage — avec son étron encore coincé à mi-course, au milieu de son trou de balle. Je l'ai portée dehors, ahuri de la voir ainsi avec son machin brun qui dépasse. C'est resté coincé encore un temps après. Elle s'est léché le cul comme ça, une fois dans l'herbe. C'était incroyable.

Avant que je la connaisse, Siam avait guéri d'une méchante méningite. Elle était toujours très belle mais elle en avait gardé des séquelles : elle était devenue lente et maladroite. J'aimais la comparer à un mannequin qui trébuche sur l'estrade d'un défilé de mode — ou à une strip-teaseuse dont la barre de pole dance se décroche. Les animaux de races, c'est chose sue, sont plus fragiles que les bâtards. Un chat comme elle aurait valu le coup de souscrire une assurance. Elle s’est mise un jour à vomir une bile orange.  C'était impressionnant — et incompréhensible. Elle est morte peu après la tumorectomie ; elle ne s'est pas remise de l'anesthésie.

Je pourrais me dire que Siam a pris les mauvaises ondes, qu'elle s'est sacrifiée sur l'autel de la réussite d'une famille recomposée. On dit que les chats font parfois ce genre de choses, que c'est pourquoi ils sont le familier préféré des sorcières et des sorciers : ils prendraient les chocs en retour à leurs places. C'est possible. D'ailleurs, Siam n'était pas vraiment dans la même réalité que nous. Elle plongeait souvent son strabisme dans le vide, balayait l'espace en remuant légèrement la tête, comme un scanner à plat numérisant des bandes de négatifs. Ça m'amusait de croire qu'elle voyait des esprits. J'aurais pu lui donner le nom d'une déesse égyptienne ou d'une musicienne de jazz inspirée. Je n’ai pourtant jamais songé à la rebaptiser. Siam, le siamois limité : c'est ce qu'elle était.

Elle était rafistolée, au fond, comme son carton d'appareil à raclette. C’est pour cela que j’éprouvais pour elle tant de tendresse. Elle laissait passer les souris — et elle laissait passer la lumière.


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